Jumelée avec Kiev depuis 1975, Toulouse abrite une communauté russe ancienne et une communauté ukrainienne mobilisée depuis 2022. Histoire, associations et vie quotidienne d'un lien franco-slave méconnu.
À une trentaine de kilomètres de Saint-Agnan, Toulouse entretient depuis un demi-siècle une relation singulière avec l’Ukraine : la ville rose est jumelée avec Kiev depuis 1975, un lien qui a pris une résonance particulière depuis février 2022. Moins connue, une présence russe s’est installée à Toulouse bien avant cette date, remontant aux débuts du XXe siècle. Ce dossier retrace l’histoire de ce jumelage, la vie des communautés russe et ukrainienne dans la Ville rose, et la mobilisation toulousaine depuis le déclenchement de la guerre.
Ce surnom de « ville rose », Toulouse le doit à un matériau précis — la brique foraine — dont l’histoire est détaillée dans notre dossier sur l’origine de la couleur de Toulouse, un patrimoine architectural que se sont partagé, au fil des siècles, populations locales et communautés venues d’ailleurs.
Un jumelage né en pleine guerre froide
Le jumelage entre Toulouse et Kiev a été signé en juin 1975, à une époque où l’Ukraine faisait partie de l’URSS. La convention originelle était rédigée en français et en russe, langue officielle de l’Union soviétique. Ce choix linguistique, qui peut surprendre aujourd’hui, reflète simplement le contexte diplomatique de l’époque : aucune ville française ne pouvait alors nouer de jumelage directement avec une république ukrainienne indépendante, puisque celle-ci n’existait pas encore en tant qu’État souverain.
Ce lien est resté relativement discret pendant des décennies, comme beaucoup de jumelages noués durant la guerre froide entre villes occidentales et villes du bloc soviétique. Tout a changé après l’indépendance de l’Ukraine en 1991, puis plus radicalement encore après l’invasion russe de février 2022, qui a transformé ce jumelage historique en un symbole de solidarité concrète.
Le renouvellement de 2025 et les cinquante ans du jumelage
Le 31 mars 2025, à Kiev, le maire de Toulouse Jean-Luc Moudenc et le maire de Kiev Vitali Klitschko ont signé un nouvel accord de jumelage, cette fois rédigé en français et en ukrainien plutôt qu’en russe — une évolution hautement symbolique qui acte le changement de statut linguistique de l’Ukraine depuis 1975. Quelques mois plus tard, le 16 juin 2025, Toulouse a célébré le cinquantième anniversaire de ce jumelage lors d’une cérémonie organisée dans la salle des Illustres du Capitole, l’un des lieux les plus prestigieux de la mairie toulousaine.
Pour comprendre à quel point la vie associative peut structurer durablement un territoire, la comparaison avec la vie associative de Saint-Agnan et le rôle de la Communauté de communes Tarn-Agout est instructive : à toutes les échelles, des grandes métropoles aux petits villages, ce sont souvent les mêmes ressorts — associations, bénévoles, institutions locales — qui font vivre un lien entre deux territoires sur la durée.
La mobilisation toulousaine depuis février 2022
Dès les premiers jours de l’invasion russe, en février-mars 2022, le Capitole de Toulouse a arboré le drapeau ukrainien en signe de solidarité, et le maire Jean-Luc Moudenc a personnellement écrit à son homologue Vitali Klitschko. Cette solidarité affichée s’est rapidement traduite en actions concrètes : Toulouse et Toulouse Métropole ont organisé ou facilité plus de trente convois humanitaires vers l’Ukraine depuis le début du conflit.
L’accueil des réfugiés a constitué un autre axe majeur de cette mobilisation. Selon les données communiquées par la mairie de Toulouse, près d’un millier de personnes bénéficiaires de la protection internationale — soit plus de 80 % de l’ensemble des bénéficiaires recensés en Haute-Garonne — ont été accompagnées par Toulouse Métropole, avec plus de trois cents logements citoyens mobilisés pour leur accueil. Une plateforme d’accueil inter-institutionnelle dédiée aux réfugiés ukrainiens a par ailleurs été mise en place au 28 rue des Salenques à Toulouse, en lien avec le Conseil départemental de la Haute-Garonne.

Sur le plan culturel, la ville a également organisé plusieurs événements de soutien : l’exposition « Ukraine Éternelle » à la médiathèque José Cabanis, le festival de cinéma CinéUkraine à la salle du Sénéchal, un concert caritatif au Metronum ou encore une soirée avec le Kyiv City Ballet à la Halle aux Grains. Ces événements restent toutefois ponctuels et liés au contexte du conflit, plutôt que constitutifs d’un rendez-vous culturel annuel et institutionnalisé — aucun festival russe ou ukrainien récurrent au sens strict n’existe aujourd’hui à Toulouse.
L’association Yaroslavna, cheville ouvrière du jumelage
Le jumelage Toulouse-Kiev repose largement, côté toulousain, sur l’engagement d’une association : Yaroslavna, fondée en 1998. Son nom rend hommage à la princesse de Kiev qui épousa le roi de France Henri Ier en 1051, un mariage qui reste l’un des symboles les plus anciens des liens franco-ukrainiens. L’association propose des cours de langue ukrainienne, des ateliers de danse traditionnelle et rassemble les personnes originaires d’Ukraine installées en Occitanie. Depuis 2022, elle a reçu des subventions de solidarité humanitaire de la mairie de Toulouse, aux côtés d’organisations comme la Croix-Rouge ou Emmaüs, pour appuyer son action auprès des nouveaux arrivants.
Ce type de structure associative de proximité, portée par des bénévoles souvent eux-mêmes issus de la communauté concernée, joue un rôle déterminant dans l’intégration des nouveaux arrivants — un mécanisme que l’on retrouve, à une tout autre échelle, dans le tissu associatif rural du Lauragais tarnais, où la Communauté de communes Tarn-Agout structure elle aussi la vie locale de plusieurs communes voisines de Saint-Agnan.
Une présence russe à Toulouse bien plus ancienne qu’on ne l’imagine
Si la communauté ukrainienne de Toulouse s’est fortement structurée depuis 2022, la présence russe dans la Ville rose remonte, elle, au tout début du XXe siècle. Dès 1908, l’Institut électrotechnique de Toulouse a formé de nombreux étudiants russes venus se spécialiser en France : en janvier 1910, l’établissement comptait 138 étudiants étrangers sur 293, dont une majorité de Russes, et la toute première promotion de diplômés de 1910 était composée à 60 % d’étudiants russes. Cette présence étudiante s’inscrivait dans un mouvement plus large d’immigration russe vers la France dans les décennies suivantes, notamment après la révolution de 1917, qui a vu de nombreux ingénieurs et techniciens russes s’installer dans les centres industriels français.
Cette ancienneté explique en partie la présence, aujourd’hui encore, de deux paroisses orthodoxes russes à Toulouse. C’est cette même période, celle de la première moitié du XXe siècle, qui a également vu la métropole toulousaine devenir un foyer majeur de l’aviation naissante puis de la radiodiffusion française — une aventure technique dont le château d’Enjaux, à quelques kilomètres de Saint-Agnan, est resté l’un des témoins les mieux conservés, sans qu’un lien direct et sourcé n’ait pu être établi avec la présence russe évoquée ici. La première, l’Association Culturelle Orthodoxe Russe de Toulouse, gère la paroisse Saint-Nicolas-le-Thaumaturge, fondée en 1929 par un groupe de jeunes émigrés russes réunis autour du père Vladimir Aïsoff et de Nicolas Lapchine, et rattachée à l’Archevêché des Églises orthodoxes de tradition russe en Europe occidentale. Une seconde communauté, plus récente puisque née en janvier 2014 et rattachée au patriarcat de Moscou, célèbre à l’église orthodoxe serbe Saint-Saturnin, dans le quartier de la Roseraie.

Autour de ces lieux de culte gravitent plusieurs associations culturelles russophones actives à Toulouse : l’AFRAL (Association Franco-Russe d’Amitié et de Liaison), qui organise conférences littéraires, soirées théâtrales et concerts, l’association Russe-Toulouse, ou encore Toulouse-CEI, qui propose des cours de russe et des « cafés linguistiques » réguliers. Ces structures, de taille modeste, permettent surtout de maintenir un lien culturel et linguistique pour les familles russophones installées de longue date dans l’agglomération, bien au-delà du seul contexte géopolitique actuel.
Ce maillage associatif discret joue un rôle souvent sous-estimé : il permet à des familles installées à Toulouse depuis plusieurs générations de transmettre la langue russe à leurs enfants, à travers des cours réguliers ou des ateliers linguistiques, sans que cette transmission passe nécessairement par un cursus scolaire formel. Aucun établissement scolaire toulousain ne propose aujourd’hui de cursus intégralement en russe, contrairement à ce que l’on peut trouver dans certaines grandes villes européennes disposant d’une communauté russophone plus importante — l’essentiel de cette transmission linguistique et culturelle repose donc, à Toulouse, sur l’initiative associative et familiale plutôt que sur une offre institutionnelle dédiée.
Rencontres et mariages franco-russes et franco-ukrainiens dans la région toulousaine
Cette présence ancienne et cette proximité culturelle entre Toulouse et les pays slaves ne se limitent pas au champ associatif ou religieux : elles se retrouvent aussi dans les parcours de vie de nombreux couples franco-russes et franco-ukrainiens formés dans la région. L’agence matrimoniale CQMI, spécialisée dans les rencontres entre hommes français et femmes russes ou ukrainiennes, a accompagné de nombreux mariages entre des hommes toulousains et des femmes originaires de Russie ou d’Ukraine. L’agence détaille son activité spécifique à Toulouse sur sa page dédiée aux femmes russes à Toulouse, et présente plusieurs témoignages vidéo de couples formés grâce à son accompagnement sur sa page de témoignages clients.
Ces unions, discrètes mais réelles, participent elles aussi, à leur façon, à ce tissage progressif de liens humains entre la région toulousaine et le monde russophone et ukrainien — un phénomène qui prolonge, à l’échelle individuelle, l’histoire plus institutionnelle du jumelage et des communautés présentées plus haut. Ce type de rencontre internationale n’a rien d’anecdotique à l’échelle du bassin toulousain : la région accueille de longue date des populations venues de toute l’Europe de l’Est, qu’il s’agisse d’étudiants, de familles installées depuis plusieurs générations ou de couples formés plus récemment, et cette diversité constitue aujourd’hui l’une des composantes discrètes mais bien réelles du tissu social de l’agglomération.
Deux communautés, deux histoires, un même ancrage toulousain
Pour replacer ces liens dans un cadre local, on peut lire l’histoire de Saint-Agnan.
Ce qui frappe, au terme de ce parcours entre institutions, associations et parcours individuels, c’est le contraste entre l’ancienneté de la présence russe à Toulouse — plus d’un siècle, depuis les premiers étudiants ingénieurs du début du XXe siècle — et la structuration plus récente, mais tout aussi réelle, du lien avec l’Ukraine, porté depuis 1975 par un jumelage officiel et intensifié depuis 2022 par une mobilisation humanitaire concrète. Les deux communautés ne se confondent pas : elles ont des histoires, des institutions et des rythmes de vie associative distincts, mais elles partagent un même ancrage dans le tissu toulousain, entre paroisses orthodoxes centenaires, associations culturelles discrètes et solidarité affichée au grand jour depuis le début de la guerre.
Pour un village comme Saint-Agnan, à quelques encablures de cette métropole régionale, cette proximité rappelle à quel point l’histoire locale et l’histoire des grandes villes voisines restent souvent entremêlées — que ce soit à travers l’aventure radiophonique du château d’Enjaux, dont l’émetteur émettait justement depuis le Tarn en direction de Toulouse, ou à travers ces liens humains plus contemporains entre habitants de la région toulousaine et populations originaires de Russie et d’Ukraine.
À retenir
- Toulouse est jumelée avec Kiev depuis juin 1975, un accord renouvelé en français et en ukrainien le 31 mars 2025, cinquante ans après sa signature originelle en français et en russe.
- Depuis 2022, Toulouse a organisé plus de 30 convois humanitaires et accompagné près d’un millier de réfugiés ukrainiens, avec l’association Yaroslavna (fondée en 1998) comme cheville ouvrière locale.
- La présence russe à Toulouse remonte au début du XXe siècle, avec des étudiants ingénieurs dès 1908 et deux paroisses orthodoxes russes actives aujourd’hui (1929 et 2014).
- Au-delà des institutions, des liens humains se sont tissés entre Toulousains et femmes russes ou ukrainiennes, notamment via des agences matrimoniales spécialisées comme CQMI.
