Entretien avec une guide de randonnée sur les sentiers du Lauragais tarnais, entre villages perchés, pastel et mémoire du château d'Enjaux à Saint-Agnan.

Il y a des territoires qui se lisent mieux à hauteur de marche qu’au fil d’une route départementale. Le Lauragais, ce grand plateau ondulé à cheval sur le Tarn et la Haute-Garonne, en fait partie : ses collines n’imposent leur relief qu’à qui les gravit lentement. Pour comprendre ce que ce pays donne à voir quand on le parcourt à pied, nous avons interrogé Camille Ferréol, guide de randonnée fictive mais dont les réponses s’appuient sur l’histoire et la géographie documentées du secteur autour de Saint-Agnan, dans le Tarn.

Le plateau du Lauragais, un relief qui se révèle en marchant

Q. On présente souvent le Lauragais comme un simple plateau agricole. Qu’est-ce qui change quand on le parcourt à pied plutôt qu’en voiture ?

R. À pied, on redécouvre la logique du terrain. Le Lauragais est un territoire vallonné, cultivé de longue date — d’abord en céréales, puis en pastel à partir du XVe siècle, une culture qui a apporté une richesse considérable à la région et à Toulouse pendant plusieurs générations. Cette prospérité ancienne a façonné le paysage qu’on traverse aujourd’hui : de grandes parcelles ouvertes, des fermes isolées, et des villages qui ne sont jamais installés n’importe où. En voiture, on traverse ces courbes sans les ressentir. En marchant, chaque montée raconte pourquoi le village suivant est perché là où il est.

Q. Justement, pourquoi les villages du Lauragais sont-ils si souvent construits en hauteur ?

R. C’est un choix d’occupation du sol très rationnel. Dans le Lauragais, les villages sont traditionnellement perchés sur les hauteurs, sur les sols les moins fertiles, afin de laisser un maximum de terres cultivables en contrebas. Ce n’est donc pas un hasard pittoresque : c’est une logique agricole. Les meilleures terres, celles qui portaient les céréales puis le pastel, devaient rester disponibles pour les cultures. L’habitat, lui, se contentait des crêtes et des rebords moins productifs. Quand on randonne dans le secteur, on sent cette hiérarchie du paysage : on marche dans les cultures, puis on grimpe vers le bâti. C’est aussi ce qui explique pourquoi tant de sentiers actuels reprennent d’anciens chemins agricoles reliant fermes isolées et bourgs perchés, plutôt que de tracer des itinéraires artificiels dans le paysage.

Ce dialogue entre plaine cultivée et silhouettes perchées se retrouve d’ailleurs bien au-delà du seul secteur de Saint-Agnan, sur l’ensemble du Lauragais tarnais et son offre de tourisme vert, où les itinéraires s’organisent précisément autour de cette alternance de reliefs et de terres basses.

Des villages perchés aux confins du pays cathare

Q. Le Tarn compte plusieurs villages reconnus parmi les Plus Beaux Villages de France. Est-ce qu’on peut les relier à pied depuis le secteur de Saint-Agnan ?

R. Il faut être prudent sur les distances exactes, mais l’esprit du territoire va clairement dans ce sens. Dans le Tarn, Cordes-sur-Ciel, Lautrec et Castelnau-de-Montmiral portent le label Plus Beaux Villages de France ; d’autres villages du même label existent plus loin, comme Auvillar, Lauzerte ou Bruniquel, mais ceux-là relèvent d’un autre département, le Tarn-et-Garonne, et non du Lauragais tarnais proprement dit — il ne faut pas les confondre avec un même ensemble régional. Ce ne sont pas des étapes d’un seul et même sentier continu, mais plutôt des points de repère qui montrent la cohérence patrimoniale de toute cette zone entre vallée du Tarn et vallée du Dadou. Autour de Saint-Agnan spécifiquement, plusieurs itinéraires de randonnée sont recensés par les plateformes spécialisées, à travers ces mêmes collines, sans qu’il soit possible d’en donner un décompte précis et stable dans le temps.

Sentier de randonnée traversant les collines cultivées du Lauragais tarnais
Le relief ondulé du Lauragais impose son rythme aux marcheurs, entre parcelles cultivées et lignes de crête.

Q. Un peu plus au sud, vers le pays cathare, on trouve aussi des itinéraires qui relient des villages fortifiés. Est-ce le même esprit ?

R. Oui, on reste dans une même logique de maillage entre hameaux perchés. Dans le secteur du pays lauragais et des collines cathares proches, un itinéraire de randonnée relie plusieurs villages, dont Laurac — un village perché fortifié qui a d’ailleurs donné son nom au Lauragais lui-même —, mais aussi Génerville, Pécharic-et-le-Py et Plaigne. C’est une bonne illustration de la façon dont le nom même de la région vient du terrain : Laurac est un peu la matrice toponymique de tout ce grand plateau agricole qui porte son nom aujourd’hui.

Pour qui souhaite prolonger la marche vers l’ouest, la logique reste identique : le patrimoine se lit toujours en série de points fortifiés, comme le montre la visite de Puycelsi et de la forêt de la Grésigne, qui prolonge cette même géographie de villages construits pour surveiller et défendre le territoire agricole environnant.

Le château d’Enjaux, une halte inattendue sur les sentiers

Q. Saint-Agnan a une histoire particulière avec le château d’Enjaux. Quel rôle ce site joue-t-il dans la compréhension du territoire pour un randonneur ?

R. C’est un point de mémoire assez extraordinaire, même si son histoire n’a rien d’agricole. Le château d’Enjaux, situé à Saint-Agnan, aurait été mentionné, selon la tradition locale, dans une correspondance attribuée à la marquise de Sévigné — un lien qui reste à prendre avec prudence, la marquise étant historiquement associée surtout à la Bretagne et à la Provence. L’épisode le mieux documenté reste plus récent : en 1930, le château a été racheté par Léon Kierzkowski et Jacques Trémoulet, les fondateurs de Radio Toulouse, liée à la Radiophonie du Midi. Ce n’est toutefois qu’après l’incendie des locaux toulousains de Balma en 1933 que le château d’Enjaux est devenu le centre d’émission principal de la station, alors l’une des plus puissantes de France avant-guerre. On y a installé deux pylônes de 120 mètres de haut et un bassin de 400 m³ destiné à refroidir les lampes émettrices — ce bassin existe toujours aujourd’hui. En 1934, la puissance d’émission est même montée à 60 kW.

Q. Que reste-t-il visible de cette période radiophonique aujourd’hui, pour qui visite le site ?

R. Le bassin de refroidissement, comme je le disais, a traversé le temps. Mais l’histoire elle-même mérite d’être racontée, parce qu’elle a une fin brutale. Selon les sources disponibles, des artistes comme Édith Piaf, Pierre Nougaro — le baryton toulousain, père du chanteur Claude Nougaro — ou Maurice Chevalier auraient été reçus au château ou dans son grand parc, qui servait aussi de lieu de spectacle en plus de sa fonction d’antenne technique. Puis, en août 1944, au lendemain de la Libération de Toulouse, l’armée allemande a incendié et détruit le château, abattant les pylônes et détruisant l’émetteur. Il est resté en ruine plusieurs décennies.

Q. Le château a pourtant été restauré depuis. Cette renaissance change-t-elle quelque chose pour les visiteurs qui viennent aussi pour la randonnée ?

R. Oui, et c’est une reconquête assez récente. En novembre 2017, le château d’Enjaux, alors en ruine, a été racheté par Stephen et Virginie Ferrara, entrepreneurs locaux, qui ont engagé sa restauration avec l’architecte Guy Maronese, dans l’idée de retrouver l’aspect que le château avait dans les années 1930. Pour un randonneur, cela veut dire qu’on peut désormais associer une boucle dans les collines environnantes à une étape patrimoniale concrète, avec une histoire du XXe siècle rarement racontée ailleurs dans la région.

Vestiges et bassin historique du château d'Enjaux à Saint-Agnan dans le Tarn
Le bassin de refroidissement de l'ancien émetteur de Radio Toulouse subsiste encore aujourd'hui sur le site du château d'Enjaux.

Cette idée de combiner marche et patrimoine bâti n’est d’ailleurs pas isolée dans le Tarn : on la retrouve tout aussi bien dans un itinéraire de découverte des bastides tarnaises, où chaque étape fortifiée se double d’une lecture du paysage agricole qui l’entoure, exactement comme autour de Saint-Agnan.

En matière de patrimoine fortifié réhabilité, la dynamique est comparable à celle qu’on observe sur d’autres sites du département, notamment dans les villages de caractère du Tarn, où la préservation du bâti ancien s’accompagne également d’un usage touristique et pédestre assumé.

Le pastel, une culture qui renaît dans le paysage

Q. Concrètement, qu’est-ce qui pousse aujourd’hui à cultiver le pastel dans le Lauragais, alors que ce n’est plus la culture dominante ?

R. Les grandes parcelles du Lauragais portent aujourd’hui surtout du blé dur et tendre, du tournesol et du colza. Mais certaines exploitations ont relancé la culture du pastel, non plus pour la teinture textile industrielle comme à l’époque de son âge d’or, mais pour la cosmétique et, de nouveau, la teinture textile artisanale. C’est presque une boucle historique qui se referme : la plante qui a fait la fortune de Toulouse revient, à petite échelle, sur les mêmes terres. Pour le randonneur curieux, croiser un champ de pastel en fleur au printemps reste une rencontre assez rare et mémorable dans le paysage régional. C’est aussi l’occasion de rappeler que le pastel n’a jamais totalement disparu du paysage local : il subsiste ici et là sous forme de parcelles-témoins, entretenues autant pour la mémoire agricole que pour une production réellement commercialisée.

Q. Pour conclure, quel conseil donneriez-vous à quelqu’un qui découvre le Lauragais tarnais pour la première fois, à pied ?

R. Je dirais : ne pas chercher à tout faire en une seule sortie. Ce territoire se révèle par couches — la géographie agricole d’abord, avec ses grandes cultures et ses villages perchés qui économisent la terre fertile ; puis l’histoire, parfois inattendue, comme celle du château d’Enjaux et de Radio Toulouse ; et enfin le patrimoine bâti des villages, dont plusieurs sont aujourd’hui reconnus parmi les plus beaux de France. Prendre le temps de marcher entre deux hameaux, d’observer pourquoi tel village est là et pas ailleurs, c’est déjà comprendre l’essentiel de ce que le Lauragais a à offrir. Et pour qui veut prolonger la réflexion au-delà de la seule marche, se pencher sur l’histoire de ce territoire reste le meilleur complément à l’expérience du terrain : on marche différemment un paysage dont on connaît un peu le passé.

Ce qu’il faut retenir avant de partir marcher

Randonner dans le Lauragais tarnais, autour de Saint-Agnan, c’est accepter de lire un paysage à plusieurs niveaux : celui, très ancien, d’une agriculture qui a organisé la répartition entre terres cultivées et villages perchés ; celui, plus surprenant, d’un XXe siècle radiophonique dont le château d’Enjaux garde la trace tangible ; et celui, enfin, d’un patrimoine villageois aujourd’hui valorisé, du Tarn jusqu’aux confins du pays cathare. Aucun de ces niveaux ne s’impose sans l’effort de la marche — c’est précisément ce qui en fait l’intérêt pour qui prend le temps de s’y arrêter.