Entretien avec un passionné de TSF sur l'histoire de Radio Toulouse, l'émetteur du château d'Enjaux à Saint-Agnan et l'âge d'or des postes à galène et à lampes.
Dans son atelier où s’alignent des dizaines de postes en bakélite et en bois verni, Marc Fontanel restaure des récepteurs de TSF depuis plus de vingt ans. Passionné par l’histoire technique de la radiodiffusion, il collectionne aussi bien les postes à galène des années 1910 que les meubles Art déco des années 1930. Nous l’avons interrogé sur cette période où le village de Saint-Agnan, dans le Tarn, s’est retrouvé au cœur d’une aventure radiophonique hors du commun avec l’émetteur du château d’Enjaux.
Une passion née de la technique
Q. Pour commencer, qu’est-ce qui vous a donné le goût de collectionner des postes de TSF ?
R. C’est venu par la technique, avant tout. Un poste à galène des années 1910-1920 n’a besoin d’aucune alimentation électrique : il capte les ondes grâce à un simple cristal de galène, et pourtant on entend une voix sortir de nulle part. Quand on comprend ce principe, on est fasciné. Ensuite, dans les années 1920-1930, les postes à lampes ont pris le relais, souvent installés dans des meubles en bois sculpté ou en noyer, avec une esthétique très travaillée, proche de l’Art déco. Je me suis mis à chercher ces pièces dans les brocantes, puis à les restaurer pièce par pièce. Ce qui me frappe encore aujourd’hui, c’est la diversité des solutions techniques imaginées en quelques années seulement : chaque fabricant avait sa propre façon de résoudre les mêmes problèmes de réception et d’amplification, avant que les standards ne se stabilisent vers la fin des années 1930.
Ce basculement technique, de la simple galène aux lampes puis à l’intégration complète dans un même boîtier, raconte une histoire plus large : celle d’un objet qui passe du statut de curiosité d’amateur à celui d’appareil familial. Ce qu’on écoutait sur Radio Toulouse dans les années 1930 donne un aperçu concret des programmes que ces postes permettaient de recevoir à l’époque, et qui expliquent en partie leur succès rapide auprès du grand public.
Q. On associe souvent la TSF à un terme un peu désuet. D’où vient exactement cet acronyme ?
R. TSF signifie Télégraphie Sans Fil. C’est le terme qui a été employé jusque dans les années 1930, avant que le mot « radio » ne s’impose durablement dans le langage courant. Cette appellation vient directement du monde de la télégraphie, qui précède la diffusion sonore : au départ, on transmettait des signaux codés sans fil, avant que la technique n’évolue vers la transmission de la voix et de la musique. Le mot est resté longtemps associé à l’appareil lui-même, dans la mémoire collective, bien après que la technologie ait largement dépassé la simple télégraphie.
Q. La région toulousaine a justement joué un rôle particulier dans cette histoire de la radiodiffusion française. Pouvez-vous nous en dire plus ?
R. Toulouse a été un terrain d’expérimentation radiophonique très actif dès les années 1920. Il y avait d’un côté une station publique, Toulouse-PTT, qui a émis en essai à la fin des années 1920. Et de l’autre côté, une station privée, Radio Toulouse, qui émet depuis le 16 avril 1925 à l’initiative de le jeune journaliste Jacques Trémoulet et le commerçant en récepteurs Léon Kierzkowski, au sein de ce qu’ils avaient appelé « la Radiophonie du Midi ». Une véritable rivalité existait entre ces deux stations, l’une incarnant le service public naissant, l’autre le modèle privé et commercial de la radio. Cette concurrence a d’ailleurs largement structuré le paysage radiophonique local pendant près de deux décennies, chaque station cherchant à étendre sa zone de réception au détriment de l’autre.

C’est justement cette rivalité, et le besoin de puissance d’émission qui en a découlé, qui va mener Radio Toulouse jusqu’au village de Saint-Agnan.
Le rachat du château d’Enjaux en 1930
Q. C’est là qu’intervient le château d’Enjaux, si je comprends bien ?
R. Exactement, mais l’histoire est un peu plus subtile qu’on ne le raconte parfois. Trémoulet et Kierzkowski rachètent le château d’Enjaux, situé à Saint-Agnan dans le Tarn, dès 1930 — donc plusieurs années avant que le site ne devienne le centre d’émission principal de la station. Ce n’est en réalité qu’après l’incendie qui a détruit les locaux de Balma, en 1933, que le château prend ce rôle central. Il ne faut donc pas imaginer un transfert précipité consécutif à un sinistre : le domaine avait déjà été acquis en amont, avec l’idée d’y installer à terme un émetteur plus puissant que celui utilisé jusque-là. Le château lui-même, bâti à une époque bien antérieure, aurait par ailleurs été mentionné, selon la tradition locale, dans une correspondance attribuée à la marquise de Sévigné — une anecdote que je livre avec toute la prudence qu’elle mérite, tant la source en est unique et tant la marquise est plutôt associée à d’autres régions de France. Ce qui est certain, en revanche, c’est que le domaine devient alors un site industriel de pointe pour l’époque, avec deux pylônes d’émission de 120 mètres de haut dressés dans le parc.
Q. Quel type d’infrastructure a-t-il fallu construire pour faire fonctionner un émetteur aussi puissant depuis un château ancien ?
R. Les lampes d’émission de l’époque chauffaient énormément et nécessitaient un système de refroidissement conséquent. C’est pour cela qu’un bassin de 400 mètres cubes a été construit au château d’Enjaux, spécifiquement destiné à refroidir les lampes de l’émetteur. Ce qui est remarquable, c’est que ce bassin existe encore aujourd’hui — c’est littéralement le dernier vestige technique tangible de cette aventure radiophonique. J’ai pu me rendre sur place il y a quelques années, et voir cette structure en béton, presque centenaire, qui a permis à une voix de porter jusqu’à des dizaines de kilomètres à la ronde, c’est assez saisissant. Le bassin d’Enjaux, dernier vestige de Radio Toulouse détaille d’ailleurs précisément cette installation, pour qui souhaite en savoir plus sur les aspects purement techniques du site.
Q. Est-ce que cet investissement a porté ses fruits en termes de puissance d’émission ?
R. Sans aucun doute. À partir de 1934, la puissance d’émission de Radio Toulouse atteint 60 kW, ce qui en fait à l’époque l’une des stations privées les plus puissantes de France. C’est un niveau de puissance considérable pour une radio non étatique. Cette montée en puissance permettait à la station de couvrir une zone géographique bien plus large qu’auparavant, largement au-delà de l’agglomération toulousaine, et de rivaliser directement avec les stations publiques en termes de portée. On mesure d’ailleurs assez mal, aujourd’hui, l’importance stratégique que représentait à l’époque le simple fait de « porter loin » : c’était un argument commercial autant qu’un argument de prestige entre stations concurrentes.
Q. Au-delà de la technique, que se passait-il concrètement dans ce château transformé en studio radiophonique ?
R. C’est l’aspect que je trouve le plus touchant dans cette histoire. Des artistes se produisaient en direct dans des studios installés au château, mais aussi parfois dans son grand parc, devant du public. On imagine assez bien l’ambiance : un lieu chargé d’histoire, avec des pylônes métalliques dressés au milieu d’un domaine ancien, où des musiciens et des chanteurs venaient jouer en direct pour être diffusés à un public dispersé sur toute la région. Selon certaines sources, des artistes de renom comme Édith Piaf, le baryton toulousain Pierre Nougaro — le père de Claude Nougaro — ou encore Maurice Chevalier auraient été reçus au château à cette époque, même si je resterais prudent sur le caractère systématique de ces visites, faute de documentation exhaustive. C’est une image assez unique de la rencontre entre patrimoine ancien et modernité technologique. D’ailleurs, pour qui veut aller plus loin sur cette dimension patrimoniale du site, Château d’Enjaux, cas unique : entretien avec un historien apporte un éclairage complémentaire précieux, davantage centré sur l’architecture et l’histoire locale que sur l’objet technique que je collectionne moi-même.
Cette effervescence culturelle et technique allait cependant être brutalement interrompue par le second conflit mondial.

La guerre, l’Occupation et la destruction du site
Q. La Seconde Guerre mondiale a-t-elle changé la donne pour Radio Toulouse et le site du château ?
R. Considérablement. Sous le régime de Vichy, l’émetteur a d’abord servi à relayer les émissions du gouvernement. Jacques Trémoulet, grâce à ses relations avec Pierre Laval, a ensuite pu obtenir que Radio Toulouse reprenne ses propres émissions. La situation était plus compliquée pour son associé : selon les sources disponibles, Léon Kierzkowski aurait été soupçonné à tort d’être juif et aurait dû quitter Toulouse pendant l’Occupation. C’est une période trouble, documentée de façon inégale selon les sources, qui montre bien à quel point la radio, à cette époque, était devenue un enjeu de pouvoir et de propagande, bien au-delà du simple divertissement.
Q. Comment cette histoire s’est-elle terminée pour le château et l’émetteur ?
R. De façon assez dramatique. Le 19 août 1944, jour de la libération de Toulouse, un speaker prend le micro sur Radio Toulouse pour ce qui reste un moment marquant. Mais dès le lendemain, en août 1944 (l’Inventaire d’Occitanie dit seulement « à la Libération »), l’armée allemande incendie et détruit le château d’Enjaux et fait tomber les pylônes d’émission. Le site est ensuite abandonné pendant de longues années. On manque de détails précis sur les circonstances exactes de cette destruction — les sources restent prudentes sur ce point — mais le résultat est sans appel : en quelques heures, plus d’une décennie d’histoire radiophonique s’effondre avec le bâtiment.
Q. Le château est-il resté à l’état de ruine depuis cette date ?
R. Pendant plusieurs décennies, oui. C’est seulement en novembre 2017 que Stephen et Virginie Ferrara, des entrepreneurs locaux, ont racheté le château d’Enjaux avec l’objectif explicite de sauver le bâtiment de la ruine. Ils ont travaillé en collaboration avec l’architecte Guy Maronese sur ce projet de restauration, dans l’idée de restituer autant que possible le château tel qu’il pouvait apparaître dans les années 1930. C’est une belle nouvelle pour quiconque s’intéresse à ce patrimoine à la fois architectural et technique, même si le chemin pour redonner vie à un tel site reste long et minutieux. L’histoire complète du château d’Enjaux et de Radio Toulouse revient d’ailleurs en détail sur l’ensemble de cette aventure, depuis le rachat du domaine jusqu’au projet de restauration actuel.
L’évolution des postes dans les années 1930
Q. Pour revenir à votre passion de collectionneur, comment les postes eux-mêmes ont-ils évolué durant cette décennie charnière des années 1930 ?
R. C’est justement la période la plus intéressante à collectionner. Dans les années 1930, les postes ont évolué vers une intégration complète de toutes les fonctions dans un seul boîtier — ce qu’on appelle l’ébénisterie du poste. Des fabricants comme Radiola ou Pathé-Marconi ont commencé à proposer des appareils intégrés bien plus accessibles au grand public, ce qui marque vraiment le début de la démocratisation de la radio dans les foyers français. Avant cela, on avait des postes plus rudimentaires, parfois avec des éléments séparés — écouteurs, antenne, détecteur à galène — qu’il fallait manipuler soi-même. L’arrivée de ces meubles tout-en-un a transformé la radio en objet de salon, presque un meuble décoratif à part entière, pensé pour trouver sa place dans le salon familial au même titre qu’un buffet ou une horloge.
Q. Un dernier mot pour les personnes qui, comme vous, s’intéresseraient à commencer une collection de TSF ?
R. Je leur dirais de commencer par s’intéresser à l’histoire locale de la radiodiffusion, pas seulement à l’objet en lui-même. Une histoire comme celle du château d’Enjaux à Saint-Agnan donne une dimension supplémentaire à la collection : on ne restaure pas juste un poste, on touche à un pan entier de l’histoire technique et culturelle d’une région. C’est ce qui rend cette passion si riche, à mon sens — chaque poste qu’on remet en état devient une sorte de témoin silencieux d’une époque où la radio incarnait, à elle seule, toute la promesse de la modernité.
